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La Bibliothèque do Dan

L’apéro

Le Couârail (5)

 
 
 

Une descente chez la Dédée, histoire d’acheter le pain. Un bref couârail avec les vieux Schnapsidee qui étaient assis sur leur banc. Et rebelote dans le bureau du pépère. De là, ma sœur s’envola vers le second étage. Elle mangerait chez la mémère et y passerait le reste de la journée. Retour chez nous, notre maman me confia à la tante Agathe.
- J’ai juste acheté du pain chez la Dédée. Après, je vais chez Barthe…
- Vous pouvez me prendre des knacks ? Y’a si longtemps que j’en ai pas mangé. Et ils sont si bons les knacks des Barthe.
- Je vous ferai une salade de patates avec… J’ai dans l’idée d’aller aux Coop, histoire de voir comment qu’c’est.
- Vous vous êtes converties aux supérettes (plaisanta la tante qui, dans le fond, s’en fichait qu’elle aille aux Coop ou pas) N’oubliez pas mon ravitaillement, nème Oda !
- J’ai bien noté tante Agathe.

 

Nous étions à la fenêtre, ouverte parce qu’il ne faisait pas froid avait décidé la tante. J’étais grimpé sur une chaise et avais posé mes fesses sur l’appui de la fenêtre.
- Tombe pas, pasque je sais pas si j’arriverai à t’ramasser.
Dès que la tante avait repris possession de sa chaise, le Fofo s’était hissé sur ses genoux. Heureusement que les vieilles robes étaient épaisses. Sinon, le Fofo lui arrachait la peau.
- Ah ! Mon pauv’ Fofo, tu d’viens aussi mal en point qu’moi (rigola-t-elle).
Le Fofo ne tint aucun compte de la réflexion. Il se cala sur les cuisses et s’endormit. Presque en face, la maison avait été refaite à neuf dans le style que notre papa appelait « Bureau ». J’avais beau fixer la maison…
- T’inquiètes, t’le verras bientôt. Le père Galate m’a dit qu’ils devaient poser des clenches sur les fenêtres et les raboter.
- C’est quoi les raboter ?
- Pour que les fenêtres ouvrent et ferment sans coincer. Tu sais, j’suis pas menuisier, moi. Tiens, les v’là !
Un bref salut et ils s’affairèrent à l’une des fenêtres. Et bientôt, ils s’en prirent à la seconde.
- R’garde voir tante Agathe. Sur ma jambe.
- Quand même ! T’as plus peur des araignées. C’est bien.
- La môman, elle crie quand elle voit une araignée. Elle prend quelque chose et paf ! Elle les tue. Faut pas tuer les araignées, nème tante Agathe ? Elles nous protègent du Sotré. Pasque le Sotré, il est méchant. Il a fait du mal à notre Fofo et il a mis le feu chez nous.
Je ne sus jamais si elle m’approuvait ou pas, car notre papa, le père Galate et Igor traversaient la rue. Les pattes arrière sur les genoux de la tante, celles de devant sur l’appui de la fenêtre, le museau en avant, le Fofo couinait de joie.

 

Le père Galate était artisan-menuisier. C’est dans son atelier que notre papa avait fabriqué son meuble-bar pour la radio. A cette occasion, lui aussi menuisier, Igor l’avait aidé. Notre papa était un aventurier de la menuiserie. Par là, je veux dire qu’il changeait très souvent de patron. Un mois chez l’un, une semaine chez l’autre, six mois ailleurs, notre maman disait qu’il avait écrémé les menuiseries de Nancy. Igor, lui, était stable. Bien avant la guerre, il travaillait déjà pour le Mièsse. Lui aussi allait chaque jour à Nancy, mais il faisait le voyage avec le camion de l’entreprise. Le fameux camion conduit par le Mimil’. Igor comme notre papa aidaient couramment le père Galate pour finir ses chantiers.
Ce qui frappait chez Igor, c’était sa figure allongée et d’une pâleur qui faisait penser à de la porcelaine. C’était un Russe qui avait été fait prisonnier en 1916. Les Allemands l’avaient ramené chez nous, lui et plein d’autres soldats russes. Lorsque la guerre termina et que les Russes furent rapatriés chez eux, Igor qui ne voulait pas devenir Communiste était resté. Igor était le plus grand des trois. Il les dominait bien d’une tête. La caisse à outils martyrisait son flanc.
- C’est le plus âgé qui porte le plus lourd ! (plaisanta la tante) Alors, la maison Létyi est fin prête ?

 

Chacun y alla de son couplet sur les belles choses qu’il venait de réaliser. Des portes qui raclaient sur le sol, rabotées. Des fenêtres qui coinçaient, ajustées. Des crémones qui résistaient, graissées. Des paumelles réglées… Je ne saurais dire si la tante comprit grand-chose à toutes leurs explications, en ce qui me concerne, j’avais débrayé depuis longtemps.
Tous trois avaient revêtu la tenue du bleu de travail. Notre papa et Igor portaient la veste mi-longue et le pantalon. La veste de notre papa n’était pas boutonnée, si bien que l’on voyait le beau pull que notre maman lui avait acheté au marché jeudi dernier. Quand au père Galate, il portait une cotte fermée par une fermeture éclair qu’il tripotait à intervalles réguliers.
Igor se gratta le crâne comme s’il voulait en faire jaillir une idée :
- Ils vont quand même pas mettre leurs vaches dans le garage !
- Il y a le vieux hangar derrière.
Le père Galate souleva sa casquette en découvrant son front dégarni. Il passa la main sur sa chevelure grise puis replaça sa casquette :
- Nom de Dieu ! (s’écria-t-il. Une courte pause) C’est vrai, c’était chez vous avant, Demoiselle Agathe.
- A un de mes frères. Il est mort juste avant la guerre. Comme sa femme.
La vente de la maison et des terrains à l’arrière lui avait rapporté un bon pactole. C’est ce qu’elle avait dit un jour à notre maman.
- Dans le garage, on a posé un long comptoir, contre le mur. A quoi ça va servir ? J’en sais rien…
- Pour vendre son lait, Milou.

 

Un joyeux « bonjour » parvint du trottoir vis-à-vis. Tout le monde répondit à la Catinète. Le père Galate pinça la bouche et dessina avec ses mains des formes invisibles :
- La Catinète, elle en a plus pour longtemps à être en friches.
- Taisez-vous donc’, bougre de barbouillâd ! (protesta la tante).
- Quoi ? Le Tonio, c’est un chaud lapin. Elle est mettable. Hein, Milou ?
- Galate. Espèce de dévergondé, z’avez pas honte !
- Oh… Demoiselle Agathe faut bien plaisanter (La tante accentua sa moue de désapprobation) Et puis, vous savez Demoiselle Agathe, c’est pas ceux qui parlent le pluss’ qui en font le pluss’.
- Avec vous, sais pas !
- La saison est passée pour moi (rigola le père Galate. Notre papa sortit son paquet de Gitanes et en offrit à la cantonade) Nom de Dieu ! Ça m’changera des maïs.
- Et moi d’la pipe (approuva Igor).
- Oh ! Milou, savez bien que j’fume pas.
- C’était pour vous taquiner tante Agathe. Hé ! (fit-il en me tapant sur la main).
- Nom de Dieu ! Le ouâré veut jouer aux grands.
- C’est le mois prochain, le mariage (reprit Igor en désignant la Catinète qui entrait chez elle).
- Y’a longtemps qu’j’ai pas vu Tonio (répondit notre papa).
- Vont faire un vin d’honneur. Tonio doit passer avec la Catinète un de ces quatre pour t’inviter.
- V’là la môman ! (criai-je) V’là la môman !
Le Fofo se dressa d’un coup.

 

Notre maman remontait la rue accompagnée par sa copine d’enfance, la Mimie. Leurs bras étaient étirés par les lourds cabas.
- L’travail a pas dû beaucoup avancer si vous avez couârayé toute la matinée (railla notre maman).
- Et après ça, ils vont critiquer les femmes qui jacassent tout le temps (en rajouta la Mimie).
Embrassade avec notre papa, serrage de main avec le père Galate, Igor et la tante, la Mimie me tapota la tête en rigolant :
- Alors, le ouâré, t’embêtes p’us la mère Kélère ?
- Il a pas pus, j’l’avais ligoté sur sa chaise (rit la tante).
Le Fofo couinait en remuant la queue, la Mimie ne put résister : elle le caressa.
- J’les vois sauter sur la cave. Ça m’fait bien rire. Surtout vot’ chien. Et l’histoire avec le Fanfan. Nom de Dieu ! J’en pouvais p’us tellement j’riais (le père Galate mima le Fanfan aux prises avec notre Fofo) Et la mère Kélère qui voulait lui coller un coup d’balai.
- Oh ! Monsieur Galate (s’offusqua la Mimie) faut pas laisser les Mioches faire ça.
- Faut les disputer ! (renchérit notre maman).
- Je chmèke pas la mère Kélère. J’les applaudis, oui ! Nom de Dieu ! C’est pas au Sotré qu’i faut tordre le cou, c’est à la mère Kélère.
- Vous dîtes ça pass’que c’est la copine de vot’ dame (grogna la tante).
- Copine ! Copine ! Elles ont vint’ ans de différence, alors ! La mère Kélère passe son temps à me dénigrer. Enfin… Dans le temps…
- Y’avait de quoi (rétorqua simplement la tante).
Dès l’arrivée de notre maman et de sa copine, je m’étais mis debout sur la chaise.
- Assieds-toi ! T’vâs passer par l’aut’côté (me réprimanda notre maman).
- Je m’avais même assis là (répondis-je en montrant l’appui de la fenêtre) Et j’es pas tombé. Nème, tante Agathe ! (La tante confirma).

 

« Et le Mimil’, ça va ? », « Et la Mélie, son mal de dos… », etc. etc., les grandes personnes avaient de ces conversations, si peu intéressantes. Les femmes racontèrent leurs courses ; les hommes leur matinée de travail. La tante Agathe demanda des nouvelles de ses connaissances. Depuis leur arrivée, notre maman et la Mimie avaient posé leurs sacs sur le trottoir. Si bien qu’en gesticulant un peu trop vivement, Igor buta dans un sac.
- Nom de Dieu, Igor ! Te tiens plus debout (rigola le père Galate tout en le retenant).
- Vous auriez rentrés vos sacs ! (grogna notre papa tout en se retenant de rire).
Notre maman et la Mimie pouffèrent comme des folles. Oh ! Ne crois pas que je me moque de notre maman, je ne fais que répéter ce qu’elle disait « Quand on est ensemble avec la Mimie, on pouffe comme des folles ». Et notre maman présenta ses trouvailles :
- R’garde, pâtes aux œufs frais, 80 F le paquet de 250 g. Moins cher que chez la Dédée. Huile d’arachide, 285 F. Un kilo de riz, 75 F. R’garde des petits pois en boîte. Moins cher qu’au marché. Et ceux-là, j’aurai pas besoin d’les écosser.
- Bon, t’vâs pas nous faire l’inventaire de tes sacs (coupa notre papa).
- Oda (réclama la tante) donnez voir mon cornet. Comme ils ont été sages, faut les récompenser ces piats-là.
- Vos knacks, tante Agathe ?
- Bâ, non ! Les knacks, c’est pour moi midi. Les piats, c’est des bonbons qu’is veulent.
- C’était pour vous taquiner tante Agathe (La tante fit la moue en voyant le sachet plastique qui emballait les bonbons, notre maman s’excusa) J’les ai achetés aux Coop…
- Nom de Dieu ! Demoiselle Agathe, faut vivre avec son temps (rigola le père Galate).
Comme la tante n’arrivait pas à ouvrir ce vinrats de sachet, la Mimie s’en chargea. Dès l’ouverture, la tante récupéra son bien et distribua les bonbons. Ah, la tante nous gâtait. Et le Fofo n’était pas le dernier à se régaler même si, parfois lorsque le bonbon était trop mou, il avait bien du mal à mâcher. Le genre caramel ou carambar, si tu vois.
- Et nous ? (réclama notre papa en riant).
- Vous êtes trop grands !
- Oh tante Agathe, moi j’en mange souvent…
La Mimie eut beau faire sa mijaurée, elle n’obtint pas gain de cause. La tante alla ranger notre sachet de bonbons.

 
 
Flech cyrarr

La suite :

Le Couârail (6) L’apéro

 

Date de dernière mise à jour : 25/03/2025

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